Épisode 6 — Construire nos villes pour développer nos économies.

Une ville en transformation peut mettre tout un territoire au travail.

C’est peut-être l’enseignement le plus important à retenir de notre parcours depuis Haussmann. Derrière les avenues, les réseaux d’eau, les gares et les immeubles, une transformation urbaine engage beaucoup plus que l’apparence d’une capitale. Elle peut modifier les conditions dans lesquelles une société produit, travaille, échange et investit.

Après avoir étudié les ambitions, les méthodes, le financement et les conséquences humaines des grands travaux parisiens, une question se pose : que pouvons-nous tirer de cette histoire pour nos capitales africaines ?

Nos réalités sont différentes. Nos ressources, nos institutions et nos besoins le sont également. Mais nous partageons une exigence : organiser des villes capables d’accompagner le développement de leurs habitants et de leurs entreprises.

L’enjeu est de faire de la transformation urbaine une politique économique à part entière.

Le manque d’infrastructures a déjà un coût, payé chaque jour.

Lorsqu’on évoque les grands travaux, la première réaction porte souvent sur leur prix. Combien coûtera cette route ? Ce réseau d’assainissement ? Cette centrale ? Ce système de transport ?

Ces questions sont nécessaires. Mais une autre mérite autant d’attention : combien coûte leur absence ?

Pour comprendre ce coût, imaginons le quotidien d’un atelier dont les machines s’arrêtent faute d’électricité, d’un salarié dont le déplacement absorbe plusieurs heures, ou d’un commerçant qui ne peut pas prévoir l’arrivée de ses marchandises. Dans chacun de ces cas, une difficulté d’infrastructure devient une difficulté économique.

Le rapport de la Banque mondiale Africa’s Cities: Opening Doors to the World souligne précisément le lien entre fragmentation urbaine, déplacements coûteux et accès limité aux emplois et aux marchés. Une ville peut concentrer beaucoup d’habitants sans offrir les connexions nécessaires à une économie productive. 

Améliorer la ville, c’est donc agir sur les conditions concrètes du travail et de la production.

Une infrastructure utile doit permettre à quelqu’un de mieux vivre, de mieux travailler ou de mieux produire.

C’est à partir de cette finalité qu’une politique de grands travaux doit être pensée.

La force d’un programme se trouve dans la cohérence entre ses projets.

Une zone d’activité a besoin d’électricité, d’eau, de communications et d’accès logistiques. Elle a aussi besoin de travailleurs qui puissent s’y rendre et se loger à une distance raisonnable.

De même, un nouveau quartier appelle des écoles, des commerces, des transports, un système de collecte des déchets et des réseaux dimensionnés pour sa population.

Chaque équipement dépend ainsi d’autres équipements.

La question devient : dans quel ordre investir pour que chaque réalisation rende les suivantes plus utiles ?

Cette coordination exige une programmation sur plusieurs années, des responsabilités clairement établies et une capacité à faire travailler ensemble les collectivités, les services publics, les entreprises et les opérateurs.

Elle suppose également d’organiser les travaux autour de la vie existante. L’épisode consacré aux conséquences humaines d’Haussmann nous l’a rappelé : les habitants et les commerçants font partie du projet dès sa conception.

Une politique de grands travaux commence par une vision d’ensemble et se réalise par des étapes maîtrisées.

La Chine nous invite à examiner le lien entre infrastructures, urbanisation et production.

La France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et les États-Unis offrent des trajectoires différentes pour étudier le rôle des infrastructures dans le développement. La Chine apporte une expérience plus récente, particulièrement intéressante par l’ampleur de l’articulation entre villes, réseaux et activités économiques.

Le rapport Urban China, préparé par la Banque mondiale et le Centre de recherche sur le développement du Conseil des affaires d’État chinois, souligne le rôle des infrastructures dans cette transformation. Il montre également les difficultés associées à une urbanisation mal maîtrisée : pollution, étalement, pression sur les ressources et déséquilibres du financement local.

Pour nos pays, la leçon à examiner est celle de la coordination : comment préparer simultanément les espaces de production, les réseaux, les logements et les services dont l’économie a besoin ?

Cette démarche doit être adaptée à chaque territoire. Une capitale portuaire, une métropole intérieure et une ville secondaire agricole n’ont pas les mêmes priorités.

L’ambition peut être commune ; les réponses doivent partir des réalités locales.

Premier levier : donner aux capitaux des projets auxquels se consacrer.

Mobiliser des financements commence par rendre une ambition suffisamment concrète pour qu’elle puisse être examinée.

Quel besoin voulons-nous satisfaire ? Pour combien d’usagers ? À quel coût ? Selon quel calendrier ? Qui réalisera l’équipement, qui l’exploitera et comment son fonctionnement sera-t-il payé ?

Une programmation crédible permet de mettre ces questions sur la table. Elle donne aux partenaires publics et privés une base pour apprécier leur participation.

Il faut aussi reconnaître la diversité des projets. Certains peuvent percevoir des recettes directement auprès de leurs utilisateurs. D’autres produisent surtout un bénéfice collectif : améliorer la santé publique, réduire les inondations ou rendre un quartier accessible.

Leur financement doit tenir compte de cette différence. L’utilité économique et sociale d’une infrastructure dépasse parfois les revenus qu’elle peut encaisser elle-même.

Notre objectif doit donc être de préparer des projets solides, puis de rechercher les ressources adaptées à leur fonction.

La confiance se construit avec des besoins démontrés, des responsabilités précises et des engagements crédibles.

Deuxième levier : transformer la commande en emplois et en compétences.

Un programme de travaux sollicite de nombreux métiers : ingénieurs, géomètres, techniciens, ouvriers, artisans, conducteurs d’engins, transporteurs, fournisseurs et gestionnaires.

Pour que cette activité renforce durablement l’économie locale, il faut préparer la participation des entreprises et des travailleurs du territoire.

Cela peut passer par des formations liées aux besoins réels des chantiers, des dispositifs d’apprentissage, des marchés accessibles aux PME capables de les exécuter et des délais de paiement qui leur permettent de fonctionner.

Le transfert de compétences mérite également des engagements précis. Lorsque des entreprises étrangères interviennent, quelles responsabilités techniques pourront progressivement être exercées par des équipes locales ? Quels savoir-faire resteront disponibles après la livraison ?

Ces questions doivent être posées lors de la préparation des contrats.

L’ambition est qu’un premier chantier améliore la capacité à réaliser les suivants : des équipes plus qualifiées, des fournisseurs plus fiables, des entreprises mieux organisées.

Chaque programme peut ainsi contribuer à construire une capacité nationale de réalisation.

Cette perspective concerne aussi l’industrie. Une demande prévisible sur plusieurs années peut permettre à des producteurs d’étudier des investissements dans les matériaux, les équipements ou la fabrication de composants.

Encore faut-il que les volumes, les normes, la qualité et les conditions économiques rendent cette production pertinente. La participation locale se prépare et se renforce progressivement.

L’emploi doit continuer après l’inauguration.

Une station de traitement exige des opérateurs. Un réseau électrique nécessite des inspections et des réparations. Un système de transport demande de la maintenance, de la gestion et un service aux usagers.

Il faut donc prévoir, dès les études, les compétences, les budgets et les pièces nécessaires au fonctionnement des équipements.

Cette continuité représente un espace de travail pour les techniciens, les entreprises de maintenance et les prestataires spécialisés.

Elle change aussi notre manière de mesurer la réussite : la livraison marque le début du service rendu.

La valeur d’une infrastructure se vérifie dans sa capacité à fonctionner au fil des années.

Troisième levier : donner aux campagnes les moyens de nourrir les villes.

Les ouvriers doivent manger. Les familles aussi. Derrière cette évidence se trouve une dimension essentielle du développement urbain.

Une population urbaine constitue un marché pour les producteurs, les éleveurs et les entreprises agroalimentaires. Le rapport The Future of Food: Shaping the Food System to Deliver Jobs souligne que l’évolution de la demande alimentaire ouvre des possibilités d’emploi dans la transformation, le stockage, le transport, la distribution et la restauration, au-delà de la production agricole elle-même. 

Mais cette demande ne bénéficie pas automatiquement aux producteurs locaux.

Pour y répondre, ceux-ci doivent pouvoir produire régulièrement, conserver leurs récoltes, respecter les exigences sanitaires et livrer dans de bonnes conditions.

Une politique de grands travaux peut intégrer les équipements nécessaires à cette relation : routes rurales, irrigation adaptée, accès à l’énergie, entrepôts, chambres froides, unités de transformation et marchés de gros.

Prenons un exemple simple. Une chambre froide peut aider à conserver une production, mais son utilité dépend de son alimentation électrique, de son coût d’utilisation et de l’organisation des livraisons. Une route peut faciliter l’accès à la ville, mais les producteurs doivent aussi trouver des acheteurs et des conditions commerciales viables.

Le projet doit donc relier l’équipement à son usage.

Les besoins de restauration des chantiers, puis ceux des quartiers et des entreprises, peuvent être étudiés pour organiser des débouchés locaux lorsque les capacités de production le permettent.

Une capitale qui grandit doit aussi donner à ses campagnes les moyens de la nourrir.

Le bénéfice recherché : faire circuler l’investissement dans toute l’économie.

Imaginons un programme associant logements, transports, énergie et assainissement.

Pendant les travaux, des entreprises réalisent les ouvrages, des fournisseurs livrent des équipements et des salariés perçoivent des revenus. Une partie de cette activité peut soutenir les commerces, la restauration et les services locaux.

Après la livraison, les infrastructures doivent permettre de nouveaux usages : travailler, produire, se déplacer, accueillir des clients ou acheminer des marchandises.

C’est cette continuité que nous devons rechercher, depuis la dépense initiale jusqu’au service durable.

Elle ne se décrète pas. Elle dépend notamment de la participation des entreprises locales, de l’utilisation effective des équipements et de la capacité à assurer leur entretien.

Il faut donc suivre des résultats concrets : la fiabilité du service, le temps de déplacement, l’accès aux marchés, les compétences acquises et les coûts de fonctionnement.

Le montant investi mesure l’effort engagé. Les usages et les bénéfices obtenus permettent d’en apprécier la valeur.

Cette ambition doit enfin dépasser les limites administratives des capitales. Les villes secondaires, les bassins agricoles et les territoires de production doivent trouver leur place dans les programmes. Une capitale exerce pleinement son rôle économique lorsqu’elle facilite aussi les échanges avec le reste du pays.

Avec AFRICAN CAPITALS 2063, nous défendons cette cohérence.

Transformer nos villes demande de relier les besoins des habitants, les capacités des entreprises, les ressources financières et l’organisation des territoires.

C’est dans cette articulation que nous souhaitons inscrire le travail de HI-LABZ Urban Dynamics : contribuer à formuler les idées, à étudier leur faisabilité et à rapprocher les projets des partenaires techniques et financiers adaptés.

Notre conviction est qu’une politique de grands travaux peut devenir une politique de développement lorsqu’elle prépare, ensemble, les infrastructures, les compétences et les activités qui leur donneront vie.

Une capitale mieux organisée peut offrir davantage de possibilités à ses habitants, à ses entreprises et aux territoires qui l’approvisionnent.

Construire nos villes doit aussi servir à construire nos économies.

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